Penser la formation

Maguelone : Corinne, dans ton travail, tu poses comme principe que, de partir de l’apprenant comme un être pluriel permet de réduire la fracture numérique. Tu définis l’apprenant à la fois dans le spécifique et le partagé. Cela m’évoque des propos d’Albert Jacquard : « chacun est une exception » où nous serions du côté du spécifique et « l’art de la rencontre » comme fondement des apprentissages où nous serions du côté du partagé. Peux-tu nous dire en quoi convoquer ce concept de l’apprenant est essentiel à la construction de ressources médiatisées « incluantes » ?

Corinne : Oui… Comment commencer ?  As-tu remarqué sur le web ou dans des ressources d’apprentissage, l’existence paradoxale du cloisonnement ?

Maguelone : Le cloisonnement…

Corinne : Je t’explique !
Lorsqu’aucun signe de différentiation de l’autre apparait, nous sommes dans un espace qui semble avoir été conçu sur un imaginaire de la connexion à la formation. Peut-être que notre réflexion est orientée en fonction de ce que nous connaissons. Notre propre expérience à l’accès aux ressources, active notre champs d’interprétation et nous généralisons jusqu’à penser la formation à distance comme universellement accessible. Nous pouvons poser que, ce qui est interprété, est un accès à un apprentissage à partir d’un login et d’un mot de passe et un présupposé du « pour tous » qui serait bien sur en adéquation avec des pré-requis. La question est alors de savoir si c’est la technologie qui s’empare de nos esprit au point de nous faire croire que le seul fait d’avoir un ordinateur rend la formation universellement  accessible à tous ou si c’est la méconnaissance de l’autre qui pourrait chercher à se connecter.

Maguelone : Alors, qui est donc cet autre à distance, qu’est-ce qui le définit, le différencie… ?

Corinne : Lorsque nous retrouvons des signes de différentiation, nous sommes souvent devant des espaces cloisonnés: il est indiqué des cheminements différents avec des sous-prétextes d’absence d’accès au son ou d’accès à l’image. Néanmoins, ces réalisations nous permettent de sortir d’une logique totalitaire pour penser la formation à distance dans une volonté d’inclusion, dans une ouverture vers ce qui serait différent.

Maguelone : Tu veux dire que, par exemple, s’interroger sur la problématique d’une déficience physique chez « l’autre à distance » et d’ y apporter des éléments de réponse même cloisonnants permet d’interroger de façon innovante la question de l’accessibilité avec un grand A de la formation à distance ?

Corinne : Moi, ce qui me pose question est la particularisation didactique synchronisée sur le supposé défaut de l’autre. N’y a-t-il pas risque de création d’espace conditionné par la technologie pour les uns et d’espace abandonné par la technique, conditionné par le réductionnisme lié à la perception du dit-défaut de l’autre? En même temps, tout cela ne peut que nous interroger sur la dimension de l’autre qui apprend : est-il objet de la formation à distance ou sujet dans la formation à distance. Nous arrivons alors à mon premier principe : quand un projet est complexe, il faut trouver les moyens d’investir une pensée qui nous révèle l’existence de certaines nécessités et, dans notre cas, si nous voulons penser la notion d’inclusion dans la formation à distance, nous ne devons pas oublier le cœur de notre métier : l’apprenant. Pour cela, nous devons rechercher les éléments qui permettent de distinguer ce qui relève du partagé et du spécifique.

Maguelone : Comment effectivement distinguer ce qui révèle du partagé et du spécifique ?

Corinne : Comment pouvons-nous faire cela? En interrogeant le complexe à articuler qui, dans un projet de conception de ressources multimédia est la réflexion sur l’acte d’apprendre et ses obstacles.
Nous arrivons là à notre travail de pédagogue, pour qui l’important est de former l’homme. Pour cela, nous pouvons utiliser la multiréférentialité (Jacques Ardoino), c’est à dire la pluralité des regards autant concurrents qu’éventuellement tenus ensemble par tout un jeu d’articulation voire de conjugaisons dialogistes. Très adaptée pour notre recherche, la multiréférentialité cherche à articuler et c’est bien dans cet esprit que l’on peut aborder l’humain qui vit dans la formation à distance. Ainsi, nous pouvons faire le chemin qui nous permet d’intégrer dans nos méthodes de pensée les différentes façon de penser l’autre qui apprend. Nous pouvons de cette manière aborder le concept d’apprenant dans sa complexité, identifier les mutations du concept à partir de l’introduction de l’outil, inventer des ressources qui ne sont que des objets, ré-ajustables, ré-organisables ou à refaire en fonction de l’utilisation que les apprenants en font et nous pouvons oser la provocation et les défis aux « allant de soi » (Foucault).

Maguelone : Donc, croiser les références, les variables pour concevoir une ressource multimédia où l’apprenant puisse être un « un-variable » non un « invariable » !

Corinne : Tu vois, dans cette approche, la richesse du questionnement reprend ses lettres de noblesse. Nous ne sommes plus prisonniers de nos regards limitatifs et nous pouvons alors mettre en évidence les compromis qui doivent être faits entre le potentiel généré par la conception didactique d’une ressource et le potentiel didactique avéré des technologies utilisées ainsi que les freins produits par une vision plurielle de l’apprenant.

Maguelone : Tu veux dire qu’une fois le mur des croyances, des « allant de soi » détruit, le regard du concepteur devient multiple et que c’est au travers de ce spectre pluriel qu’il est possible d’articuler une formation à distance « incluante » ?

Corinne : J’oserai dire que dans cette approche, il est possible de dépasser les frontières entre le normal et la pathologique et de réhabiliter la pensée du sujet-apprenant, dans sa dimension propre, afin de donner corps aux interprétations futures des actions du sujet immergé dans une situation d’apprentissage. C’est ce que nous pouvons faire en soumettant nos réalisations à des testeurs apprenants et en regardant. Nous retrouverons alors les variations de l’homme qui apprend avec ses forces et ses faiblesses et nous apprendrons de lui.

Nous arrivons alors à l’art de la rencontre. Ai-je répondu ?

Maguelone : Oui tu as répondu mais de cette réponse vont naître d’autres interrogations…à tout bientôt donc !

Les auteurs de ce texte sont : Corinne Allavoine-Morin et Maguelone Guillemin