Un petit retour sur image

Corinne : Maguelone, tu possèdes, dans ta grande mallette de compétences de conceptrice de ressources pédagogiques, une incroyable approche de l’image. Tu la conçois au travers de son langage symbolique et tu la travailles dans son rapport au texte. Cela m’interroge, tu le comprends, à plus d’un point du vue. Mais, dans l’instant de nos échanges, j’aimerai que tu me dises comment tu abordes l’image en regard des apports du modèle d’apprentissage multimédia de Mayer ?

Maguelone : Comme mise en bouche, j’ai envie de te raconter la petite histoire qui préface le livre Vie et mort de l’image de Régis Debray : « Un empereur chinois demanda un jour au premier peintre de sa cour d’effacer la cascade qu’il avait peinte à fresque sur le mur du palais parce que le bruit de l’eau l’empêchait de dormir. » Cette petite histoire m’évoque la magie de l’image. Et « MAGIE » n’est-il pas l’anagramme d’ « IMAGE ». Alors que penser de nos « e-mage » ?

Corinne : Mes sens entrent en résonance. Continue…

Maguelone : Tout d’abord un petit retour sur image…
L’image a tout d’abord été une représentation du mort. Elle a été créée pour taire l’innommable. Elle maintient le mort en vie. L’image nous précède, l’image nous survit. Régis Debray dit qu’elle est, à ses origines, « une terreur domestiquée ».
Serge Tisseron dit de la constitution de nos premières images  « qu’elles existent pour restaurer la continuité de l’enveloppe psychique ». Elles nous bercent dans l’illusion du tout, du un, d’une « unité primitive », « d’une perception partagée ». Elles sont perçues comme contenantes, enveloppantes, évidentes. Nos premières images nous leurrent. On les re-garde !

Corinne : Cela me fait penser au stade du miroir. Je crois d’ailleurs que Henri Wallon explique que l’enfant utilise l’image extériorisée du miroir dans l’objectif d’unification de son propre corps. Je vois, on se re-garde.

Maguelone : Très juste, tiens d’ailleurs, on ne peut aborder la problématique de l’image sans se pencher sur celle du regard. L’image et le regard sont imbriqués, indissociables. C’est le regard qui habille de sens l’image. « C’est le regardeur qui fait le tableau » comme le souligne Marcel Duchamp.
A ce propos, Régis Debray dégage trois moments du regard dans l’histoire du visible, que je trouve pertinents.
« Le regard magique » qui est du côté de l’idole.
« Le regard esthétique » qui est du côté de l’art.
« Le regard économique » qui est du côté du visuel.
Ainsi notre regard évolue avec les techniques et leurs avancées.
Le regard est donc à la fois individuel et collectif. L’image renvoie à la fois au psychisme de l’individu et à sa culture.
« Regarder ce n’est pas uniquement recevoir mais c’est ordonner le visible, organiser l’expérience » (Régis Debray). Le traitement d’une image serait-il une donc histoire complexe ?

Corinne : Ah, oui et quand un projet est complexe, il faut trouver les moyens d’investir une pensée qui favorise la révélation de certaines nécessités. Et pour le traitement de l’image dans les apprentissages multimédia où sont les nécessités ?

Maguelone : C’est là que les travaux de Mayer portant notamment sur la façon dont notre cerveau traite l’image nous apporte des réponses édifiantes : les informations visuelles sont traitées par le canal visuel-imagé qui est une composante de notre mémoire de travail. Cette dernière a une capacité fortement limitée. Par conséquent, seule une petite partie des éléments visuels seront traités. Au vue de ce que je viens de te raconter, l’image peut enchanter comme désenchanter. La petite partie sélectionnée par « le regardeur » peut le faire basculer. L’image peut être, comme le précise Serge Tisseron, un « support à la créativité » comme elle peut être « un obstacle à la pensée ». L’image est connotée. Ainsi, dans la conception d’une ressource médiatisée, le choix d’une image ne doit jamais être un choix par défaut si on veut éviter que l’apprenant fasse un arrêt sur image irrévocable.

Corinne : Obstacle à la pensée… c’est fort, non ?

Maguelone : La puissance d’une image réside dans sa manifestation de l’invisible ! Pour continuer cette réflexion sur l’image et le travail de Mayer,  nous sommes, selon Régis Debray,  dans le temps du « regard économique ». Sa conception du regard d’aujourd’hui m’évoque les propos de Serge Dancy concernant le cinéma. Il distingue l’image du visuel. Selon lui le visuel est ce qui défile (ex : la télévision) alors que l’image est construite pour que nous la regardions (ex : le cinéma). Je pense que cette distinction est également pertinente lors de la conception de ressources médiatisées.
Mayer explique que le traitement actif des informations est nécessaire à la construction d’une représentation mentale cohérente. Ainsi face à un module d’apprentissage, nous allons dans un premier temps sélectionner les informations (mémoire visuelle), puis nous allons établir des interconnexions, des liens, du sens entre les différents éléments sélectionnées (mémoire de travail) pour les intégrer et venir enrichir les données de notre mémoire à long terme. Si l’apprenant rencontre une information dont la portée ne serait que visuel (faire jolie, décorée, superflue), il va faire tout ce travail en vain puisque les éléments qu’il aura sélectionnés ne seront pas au cœur de ses objectifs de formation. Ainsi je reste persuadée que les images d’une ressource doivent être construites pour optimiser l’apprentissage et non pour distraire…et tant pis pour le « bling-bling »!

Corinne : Bien sûr… en fait, l’homme est un « inter-prêtant » d’où l’importance de chercher à évaluer le sens prêté, attribué… pour ne pas provoquer de surcharge ou pire pour ne pas provoquer une absence de charge.

Maguelone : Oui d’où la nécessité de construire des images cohérentes…pour terminer ce petit détour de l’image, j’ai envie de nouveau de faire un petit tour du côté de Serge Tisseron : « …l’image a trois corps indissociables…un corps d’enveloppe (c’est celui auquel j’ai fait référence lorsque je nommais l’illusion d’une fusion lors de la constitution des premières images)…un corps de signification…et un corps de transformation qui lance l’être sur de nouvelles pistes… »
La formation qu’elle soit en présentiel ou en distanciel doit transformer l’apprenant. En ce sens que l’apprenant par cette rencontre doit sortir différent de ce qu’il est entré.
Les images dans une ressource doivent aussi transformer l’apprenant en le guidant en dehors de lui même dans une cohérence pédagogique.

Allez on va faire pause sur image …il y a tant de choses à dire que seule la polysémie d’une image y parviendrait ! ! !

Les auteurs de ce texte sont : Corinne Allavoine-Morin et Maguelone Guillemin.